Entre les branches

Les aventures d'une enseignante francophone

La narration hautaine de Maria Chapdelaine

le 13 mai 2013

Le succès inimaginable de Maria Chapdelaine se manifeste aujourd’hui par la présence des musées, des noms de rues et même un compté  nommé pour l’héroïne du roman par Louis Hémon.  Publié en 1914, Maria Chapdelaine a été traduit en plusieurs langues et publié en plus de 250 éditions.

Mes élèves sont en train de découvrir cette histoire dans le cours de français et même s’ils  ne sont pas passionnés par les descriptions de la vie rurale d’il y a cent ans, ils trouvent l’histoire d’amour accrochant.  Quant à moi, c’est ma première lecture de ce roman si révéré et je suis frappée par l’arrogance de la narration.

Hémon, un français qui a habité plusieurs régions du Canada avant son décès à l’âge de 32 ans, crée un portrait juste de la vie des habitants canadiens-français.  Il décrit leurs coutumes, leur langue, leurs traditions et leurs croyances en grand détail, se basant sur ses propres expériences dans cette région.  D’un point de vue historique, j’apprécie la richesse de détail qui permet aux élèves de se former une idée de la vie à cette époque. Pourtant, je ne peux pas le lire sans entendre le ton prétentieux d’un anthropologue étudiant une société « primitive »:

Jeunes ou vieilles, jolies ou laides, elles étaient presque toutes bien vêtues en des pelisses de fourrure ou des manteaux de drap épais: car pour cette fête unique de leur vie qu’était la messe du dimanche elles avaient abandonné leurs blouses de grosse toile et les jupons en laine du pays, et un étranger se fût étonné de les trouver presque élégantes au coeur de ce pays sauvage, si typiquement françaises  parmi les grands bois désolés et la neige, et aussi bien mises à coup sûr, ces paysannes, que la plupart des jeunes bourgeoises des provinces de France.

Ce faux compliment au sujet de ces Québécoises « presque élégantes » assure leur infériorité aux Françaises, qu’Hémon utilise comme standard de mode et de culture.  D’ailleurs, il traite Maria de « coeur simple » à plusieurs reprises.  Il pardonne les habitants leur ignorance, faisant souvent des excuses pour leur comportement:

Lorsque les Canadiens français parlent d’eux-mêmes, ils disent toujours Canadiens, sans plus; et à toutes les autres races qui ont derrière eux peuplé le pays jusqu’au Pacifique, ils ont gardé pour parler d’elles leurs appellations d’origine: Anglais, Polonais, ou Russes, sans admettre un seul instant que leurs fils, même nés dans le pays, puissent prétendre aussi au nom de Canadiens. C’est là un titre qu’ils se réservent tout naturellement et sans intention d’offense, de par leur héroïque antériorité.

Je ne reproche pas Hémon d’avoir fait ces observations.  Ce qui m’inquiète c’est la place qu’on lui a accordé dans l’identité collective de la région.  Cela me rappelle l’omniprésence de l’Évangeline de Longfellow dans la culture acadienne en Nouvelle-Écosse (dont  je suis originaire).  Je me souviens de ma grande déception en découvrant que ce plus grand symbole de mon identité francophone était créé par un Anglais!

La perspective plutôt objective d’un observateur externe peut permettre la création d’un portrait plus complet que quelqu’un qui décrit son propre quotidien.  Pourtant, il est dangereux de laisser définir son identité culturelle par autrui.

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